LA DIMENSION SOCIALE DE LA PEUR ET SON IMPACT EN TEMPS DE PANDEMIE
En temps de crise, nos émotions se trouvent facilement exacerbées : nous nous trouvons face à l’inconnu, l’incertain, nous ne parvenons plus à facilement planifier l’avenir, et ce car les éléments extérieurs nous paraissent être devenus incontrôlables.
Nous réagissons dans l’urgence, en urgence, face à l’urgence : les émotions qui guident nos choix s’apparentent directement à la catégorie de la peur, l’angoisse et l’anxiété.
Dans cet article, nous allons aborder ensemble comment la dimension sociale de ces émotions peut influencer directement nos capacités de réflexion, et pourquoi il est essentiel d’en prendre conscience.
La dimension sociale de la peur
Dans un texte sur le sujet, le philosophe allemand Kurt Riezler[1] a mis en avant la question fondamentale du lien entre la « peur » et la « connaissance », individuellement et collectivement.
La peur collective viendrait d’un bouleversement du schéma de l’ordre ordinaire d’un groupe, c’est-à-dire un modus operandi et des règles connues du groupe, basés sur les normes sociales, les principes moraux et la structure de la société.
C’est avec la prise en compte de cette dimension cognitive que nous allons aborder les différentes facettes de ce qui se joue en temps de crise : au-delà de l’émotion ressentie, c’est toute une dynamique qui se construit autour du lien social modifié par les évènements extérieurs.
En temps ordinaire, les interactions avec le milieu dans lequel nous vivons prennent racine dans une pré-vision des évènements que nous pouvons qualifier de « virtuelle », c’est-à-dire un schéma mental préétabli selon lequel les choses devraient, en théorie, se dérouler.
Tout écart de ce schéma va initier une émotion qui s’apparente à la catégorie de l’anxiété. L’individu, ou le groupe, se voit dans l’obligation de se réajuster.
Pour ce faire, une activité de production de sens va émerger, basée sur la culture, la tradition, le passé, les valeurs, les idéologies.
« Les émotions ont donc un rôle incitatif pour opérer un travail cognitif qui mobilise un savoir social afin de réinterpréter le monde et optimiser les transactions avec le milieu. »[2]
Néanmoins, Riezler établit une différence entre les peurs qu’il nomme « partielles » et les peurs qu’il nomme « totales » :
- Les premières sont causées par un phénomène pour lequel nous avons un certain savoir et qui permet un réajustement ;
- Les secondes se rapportent à une réalité inconnue et pour laquelle on ne sait pas facilement imaginer l’issue, et s’apparentent à la peur de sa propre mort ;
« La peur de la mort a donné lieu à un modèle de gestion de la terreur : « A terror management theory » (Salomon, Greenberg, Pyszczynski, 1991) qui traite du rôle de la peur de la mort dans le changement d’attitude face à des problèmes sociaux et la défense des visions du monde culturellement établies.
Cette théorie pose que la capacité d’autoréflexion et la conscience de l’inévitabilité de sa propre mort sont sources d’angoisse existentielle.
Elle développe les motivations qui sous-tendent les comportements sociaux visant à réduire le « paradoxe insoluble » né du désir de préserver la vie et de la certitude de l’inéluctabilité de sa finitude.
À cette fin, les individus adhéreraient à des systèmes de croyance de type mystique ou religieux ou trouveraient refuge dans la soumission à l’autorité ou l’appartenance communautaire. »[3]
Prendre conscience de ce processus nous semble une étape indispensable afin d’entamer une réflexion sur les différentes possibilités qui s’offrent à nous pour l’ « après ».
L’action de l’anxiété sur les capacités de réflexion du groupe
Plusieurs études actuelles en sciences sociales ont établi un double constat :
- L’anxiété affecte directement les capacités de réflexion d’une personne
- La fixation sur un danger commun diminue la capacité de traiter l’information de ce qui se passe autour de soi
Comme le met en avant un article de la BBC, à propos d’une recherche sur les effets de l’anxiété, celle-ci affecte également la concentration, qui est directement liée à la mémoire de travail.
Or, c’est en utilisant cette dernière que nous prenons des décisions.
Comment utiliser pleinement et consciemment nos capacités de réflexion dans un contexte anxiogène tel que celui dû à la pandémie mondiale actuelle ?
Les médias et l’exacerbation des émotions
Les médias, qui ont pour objectif premier d’informer, jouent désormais un rôle à double tranchant par rapport aux citoyens : si ils informent, ils manipulent également, en utilisant directement les émotions ressenties par leur public.
En 2021, nous évoluons dans une société sur-médiatisée, et il devient aisé d’éveiller des inquiétudes et de détourner les personnes des véritables enjeux sociaux remis en cause dans une situation particulière.
Médias, émotions, dynamique sociale et réflexion
Nous l’avons vu, l’anxiété joue un rôle fondamental sur nos capacités de réflexion : celles-ci sont également le fruit d’une nouvelle dynamique sociale engendrée par la situation pandémique actuelle et la sur-médiatisation de notre monde de 2021.
Il nous semble indispensable de prendre tous ces facteurs en compte et de se rendre compte de ces influences avant de prendre des décisions, individuelles ou collectives.
Et vous, en avez-vous conscience ?
[1] The Social Psychology of Fear, Kurt Riezler, 1944.
[2] Dynamiques sociales et formes de la peur, Denise Jodelet, Nouvelle revue de psychologie, 2011,/2, N°12, pages 239-256.
[3] Dynamiques sociales et formes de la peur, Denise Jodelet, Nouvelle revue de psychologie, 2011,/2, N°12, pages 239-256.